La pédagogie de groupe

La pédagogie de groupe dans l’enseignement du violon.

Au début de ma carrière d’enseignant, on m’a confié treize élèves débutants pour une même rentrée. J’ai tout de suite compris qu’il était impensable de donner treize cours individuels d’une demi-heure chacun : j’ai eu peur de perdre patience, et de m’ennuyer. C’est cette situation, un peu contrainte, qui m’a poussé à réfléchir sérieusement à la pédagogie de groupe et à expérimenter différents dispositifs, plutôt que d’y venir par choix théorique.

J’ai formé des petits groupes de trois à cinq élèves, avec deux cours par semaine. Cela s’est très bien passé, au point que j’ai reconduit le fonctionnement l’année suivante, avec un groupe de première année et un groupe de deuxième année en parallèle. C’est à cette occasion que j’ai écrit un recueil de morceaux, Empreintes, publié plus tard sous le titre Fingerprints for the first two years of violin : j’écrivais en direct, pour chaque groupe, un morceau centré sur un sujet technique ou musical précis, avec des fichiers audio pour que les élèves puissent s’accompagner à la maison.

Le terme même de « pédagogie de groupe » me semble d’ailleurs un peu trompeur. Je préfère parler d’approche collective des apprentissages. La nuance est importante : il ne s’agit pas de dispenser un cours « au groupe », mais de permettre à chaque élève de trouver sa place à l’intérieur du groupe. Le cours reste individualisé dans son contenu, chaque élève étant tour à tour au centre de l’attention comme lors d’une leçon particulière, mais il se déroule en présence des autres plutôt qu’en tête-à-tête.

L’un des intérêts les plus concrets de cette organisation est la mutualisation du temps. Un débutant en cours individuel bénéficie en général de vingt à trente minutes, ce qui est souvent trop court une fois retirés l’installation, l’accueil et l’accord de l’instrument. En réunissant trois élèves, on obtient une séance d’une heure trente, ce qui change tout : le temps de travail est plus serein, et il devient possible d’intégrer des pauses utiles, écoute d’extraits musicaux, vidéos pédagogiques, jeux musicaux, sans que cela se fasse au détriment du contenu.

La présence du groupe a aussi un effet direct sur l’apprentissage lui-même. Les élèves interviennent souvent spontanément, commentent la prestation d’un camarade ou reformulent une explication avec leurs propres mots. Il m’est arrivé qu’un enfant ne comprenne pas ce que je lui expliquais, et qu’un autre élève, avec son vocabulaire à lui, parvienne à faire passer l’idée là où je n’y arrivais pas. C’est une preuve assez amusante de l’intérêt de cette approche, au-delà de la seule question d’organisation.

Cette formule pose cependant un vrai défi pédagogique, celui de la pédagogie différenciée. Un groupe rassemble presque toujours des rythmes et des personnalités très différents : un élève lent, un autre rapide et extraverti, un troisième plutôt discret. C’est à l’enseignant de faire preuve d’ingéniosité pour accompagner chacun à son rythme à l’intérieur d’un même temps collectif. Et il y a un point sur lequel les enseignants n’ont pas à transiger avec leurs hiérarchie : il n’est pas question d’accepter des cours plus courts sous prétexte que les élèves sont regroupés. Le regroupement change la manière d’enseigner, il ne justifie en rien une réduction du temps de formation, et c’est à nous, enseignants, de le rappeler dans les instances où se décident ces choses, c’est d’ailleurs en général ce qu’on attend de nous.

Concrètement, dans les premiers cours en collectif, on chante ensemble avant de jouer, on apprend à placer le violon et l’archet en cordes à vide pendant que le répertoire traditionnel sert à préparer la mise en place des doigts de la main gauche. Le cours collectif permet ainsi de chanter, d’apprendre et de jouer ensemble, parfois avec un répertoire commun à la formation musicale. Plus tard, dans mes cours, j’ai aussi mis en place un « Training du violoniste » inspiré du training des danseurs : une séance hebdomadaire à heure fixe, facultative, centrée sur un sujet technique précis que le groupe explore ensemble, avec la possibilité de s’exercer individuellement à l’intérieur du même temps collectif. Cela veut dire que cette pédagogie n’est pas réservée uniquement aux débutant.

Enfin, l’idée d’une classe «ouverte» ou chacun peut venir quand il le souhaite et assister aux cours des autres élèves permet de créer des situations de travail en groupe dont tout le monde bénéficie.

Ces questions, l’organisation des premiers cours de groupe, la distinction entre cours individuel et approche collective, la gestion des niveaux hétérogènes, sont développées plus en détail dans le Carnet du violoniste explorateur, dans la partie consacrée aux enseignants.

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